Seize ans après The Social Network, Aaron Sorkin revient nous expliquer comment Facebook a abîmé Internet. Sauf qu’en 2026, Facebook s’appelle Meta, Zuckerberg a déjà changé de costume et la Silicon Valley est passée à l’IA. The Social Reckoning veut nous alerter. On a surtout l’impression de recevoir la notification avec cinq ans de retard.
En 2010, The Social Network racontait quelque chose qui était encore en train de nous arriver.
Facebook grandissait à une vitesse absurde, Mark Zuckerberg devenait l’un des hommes les plus puissants de la planète et personne ne savait vraiment ce que cette drôle de machine allait faire à nos vies. David Fincher et Aaron Sorkin avaient transformé ça en thriller froid, sexy, méchant.
En 2026, Sorkin revient seul derrière la caméra pour raconter les Facebook Files.
Et le futur ressemble soudain beaucoup à un dossier qu’on avait oublié dans nos téléchargements.
📱 Breaking news : Facebook nous rendait dingues
Le film commence pourtant plutôt bien.
Une conductrice en panne reçoit l’aide de deux policiers. La situation pourrait s’arrêter là. Mais la femme sort son téléphone, se filme, insulte ceux qui viennent de l’aider et se présente en victime. Frances Haugen (Mikey Madison)tombe ensuite sur la vidéo et reconnaît quelqu’un qu’elle avait connu autrefois comme parfaitement raisonnable.
En quelques minutes, Sorkin tient son film : que s’est-il passé entre cette femme et son écran ? Puis il commence à nous l’expliquer.
Haugen travaille chez Facebook, photographie et copie des milliers de documents internes ; elle contacte Jeff Horwitz (Jeremy Allen White), journaliste au Wall Street Journal, qui transforme progressivement cette matière en enquête.
Le problème n’est évidemment pas que l’histoire date de 2018-2021. Spotlight n’est pas sorti pendant les faits qu’il raconte, Les hommes du Président non plus.
Mais avec l’explosion de la tech, tout va plus vite. Beaucoup trop vite pour raconter sans être instantanément daté, voire périmé.
🎬 Sorkin filme encore certaines révélations comme… des révélations.
Facebook favorise l’engagement. La colère fait réagir. Instagram peut faire des dégâts chez certaines adolescentes. Les contenus extrêmes circulent merveilleusement bien lorsque l’algorithme comprend qu’ils retiennent notre attention.
Oui. On sait.
Le réalisateur trouve heureusement une bonne manière de l’incarner lorsqu’il place Charlie (Bill Burr) face à Zuckerberg autour des Meaningful Social Interactions. Des paramètres bougent, les interactions prennent des valeurs différentes, la machine apprend ce qui nous fait réagir. Zuckerberg jubile. Enfin, à sa façon.
Quelques chiffres sur un écran et, derrière, des millions de gens qui vont bientôt s’engueuler avec leur oncle sous un article qu’aucun des deux n’a lu.
Voilà le film qu’on aurait aimé voir davantage.
📰 Les Avengers du fact-checking
Mikey Madison empêche aussi Frances de devenir une simple clé USB humaine. Le film la montre emmitouflée, mitaines aux mains, dans un appartement surchauffé, conséquence des douleurs nerveuses avec lesquelles la vraie Haugen vit depuis une lourde hospitalisation.
Ce genre de détail donne un peu de chair et d’humanité.
Puis Jeremy Allen White arrive. Et Aaron Sorkin redevient Aaron Sorkin. Chez lui, les journalistes ne peuvent pas simplement être journalistes. Ils doivent sauver la démocratie en parlant très vite.
Le film suit Haugen et Horwitz dans leurs rendez-vous, jusque dans des chambres d’hôtel et au Costa Rica, tout en installant entre eux une drôle de tension sentimentale. Les Facebook Files deviennent presque une romcom clandestine.
Ça apporte de l’air. Ça n’empêche pas Sorkin de filmer parfois le journalisme comme Top Gun filme les pilotes de chasse. On s’attend presque à voir Jeremy Allen White enfiler ses Ray-Ban avant d’aller vérifier une source.
Le Wall Street Journal devient doucement les Avengers du fact-checking.
🤖 Zuckerberg est déjà passé à autre chose
Et c’est là que The Social Reckoning devient presque fascinant malgré lui.
Jeremy Strong joue un Zuckerberg plus âgé, froid, installé, presque spectral. L’acteur est évidemment resté dans le personnage entre les prises, parce que Jeremy Strong ne va tout de même pas commencer à simplement jouer un rôle comme tout le monde.
Mais le Zuckerberg que raconte le film appartient déjà à une autre époque.
Depuis les événements racontés ici, Facebook est devenu Meta. Zuckerberg a lancé son grand récit du métavers, puis l’intelligence artificielle a avalé la conversation technologique. Deepfakes, contenus synthétiques, IA générative, nouvelle course à la puissance : les problèmes racontés par Sorkin n’ont pas disparu, ils ont désormais beaucoup de colocataires.
Pendant que The Social Reckoning nous montre Facebook découvrir que la colère augmente l’engagement, le monde réel a déjà ouvert quinze nouveaux onglets.
C’est brutal. Et ce n’est même pas vraiment la faute du film.
🎬 En 2010, Fincher regardait devant. Ici, Sorkin regarde dans le rétroviseur
Évidemment, il reste David Fincher.
Dans The Social Network, Sorkin écrivait déjà des kilomètres de dialogues, mais Fincher savait quoi faire pendant que les personnages parlaient. Une rupture dans un bar devenait violente. Une déposition ressemblait à un duel. Des étudiants devant leurs ordinateurs donnaient l’impression de préparer un braquage.
En gros, The Social Network transformait une déposition juridique en thriller. The Social Reckoning réussit parfois l’exploit inverse : transformer un scandale mondial en réunion Teams.
Le détail le plus cruel reste que Jeff Cronenweth, directeur de la photographie de The Social Network, est revenu.
Sorkin a donc récupéré une partie de l’image de Fincher. Il lui manque juste Fincher.
🏛️ Le Capitole arrive. Le film aussi.
Le récit finit par rencontrer l’assaut du Capitole du 6 janvier 2021. Tout ce que Sorkin accumule depuis le début trouve enfin une manifestation historique impossible à regarder comme une simple statistique.
Mais là encore, le réalisateur sort son Stabilo.
Documenter la manière dont Facebook a favorisé certains contenus, montrer les alertes internes et interroger ses décisions est passionnant. Tracer une ligne trop nette jusqu’au Capitole transforme une mécanique politique, sociale et médiatique gigantesque en démonstration beaucoup trop confortable.
Et quelque chose d’étrange s’installe.
On regarde un film sorti en 2026 nous expliquer avec beaucoup de gravité comment les réseaux sociaux ont bouleversé la démocratie au début des années 2020.
Pendant ce temps, dans notre poche, une IA peut fabriquer une fausse vidéo en quelques secondes.
Aaron Sorkin voulait peut-être tirer la sonnette d’alarme. Le bâtiment a déjà changé d’adresse.
🙄 Envie de passer deux heures avec Facebook, vraiment ?
Ok, on est (aussi) d’une mauvaise foi crasse. Franchement, les acteurs sont bons. Le sujet est intéressant. Le film a même plus d’humour qu’on pourrait le croire, notamment lorsque Jeff Horwitz avoue en substance qu’il n’y connaît pas grand-chose à la tech. C’est vrai.
Mais il reste une question parfaitement injuste : est-ce qu’on a vraiment envie d’aller au cinéma pour regarder Zuckerberg, des algorithmes et des bureaux gris alors qu’on en bouffe déjà toute la journée ?
On ferme Facebook. On ouvre Instagram. Encore Zuckerberg ! On pose notre téléphone, on allume notre ordinateur : re-bonjour la tech. Et maintenant, on achète une place pour en reprendre pendant 1 h 52 ?
Argument critique : zéro. Mauvaise foi : totale.
Mais parfois, devant The Social Reckoning, on avait juste envie que quelqu’un ouvre une fenêtre, fasse entrer un peu de soleil et lance Mamma Mia!.
🎬 The Social Reckoning
Réalisation et scénario : Aaron Sorkin
Avec : Mikey Madison, Jeremy Allen White, Jeremy Strong, Bill Burr
Genre : drame, thriller
Durée : 1 h 52
Sortie française : 7 octobre 2026
⭐ Le verdict ScreenHub
★★☆☆☆
Mikey Madison, Jeremy Allen White, quelques dialogues qui claquent et un sujet qui méritait largement un film. Mais The Social Reckoning arrive avec la gravité d’une alerte rouge et le timing d’une notification qu’on avait déjà balayée il y a cinq ans.



