Tom Cruise met une perruque, prend du ventre et devient un milliardaire pétrolier qui provoque une catastrophe mondiale avant de décider qu’il est l’homme idéal pour la réparer. Sur le papier, Digger avait tout pour être la grande satire de l’année. À l’écran, c’est étrange, parfois brillant. Et parfois aussi subtil qu’un puits de pétrole qui explose.
On avait presque oublié que Tom Cruise savait jouer la comédie. Pas piloter un hélicoptère, s’accrocher à un avion ou courir comme si le dernier RER allait quitter le quai. Jouer un type ridicule, pathétique, inquiétant, parfois hilarant, et accepter que personne dans la salle n’ait envie d’être lui.
Alejandro González Iñárritu lui offre exactement ça avec Digger, et Cruise est formidable. Autour de lui, le film passe malheureusement une bonne partie de ses 2 h 09 à essayer de nous convaincre qu’il est formidable aussi.
🛢️ Bonjour Digger. Merci pour l’apocalypse
Digger Rockwell est un magnat du pétrole, milliardaire, mégalo et persuadé que le monde tourne mieux lorsqu’il tourne autour de lui. Ses activités au Groenland provoquent une catastrophe écologique susceptible d’entraîner le reste de la planète avec elle, et le président américain, joué par John Goodman, lui demande de réparer le bazar.
Digger accepte, évidemment. Lorsqu’on est assez mégalo pour participer à la destruction du monde, on peut aussi se croire le seul homme capable de le sauver.
Maggie, vraie star du film ? Miaou
Il suffit d’ailleurs de regarder autour de lui pour comprendre le personnage. Chez Digger, une tête de rhinocéros est accrochée au mur et une peau d’ours polaire traîne au sol. Au milieu de ce petit musée de la biodiversité assassinée, il cajole pourtant Maggie, son vieux chat mourant, comme si elle était la dernière créature de la planète digne de son affection. Iñárritu ne fait pas exactement dans le message subliminal, mais le décor raconte déjà beaucoup.

Les cibles ne sont pas trop difficiles à identifier : les milliardaires transformés en visionnaires, le capitalisme capable de recycler chaque désastre en opportunité, le culte de la personnalité, la politique devenue spectacle. Digger a beaucoup de choses à dire sur tout ça. Peut-être même un peu trop.
🏃 Tom Cruise ne court presque plus. En revanche, il joue
Évacuons tout de suite la perruque, le ventre et la transformation « méconnaissable » qui accompagne désormais si subtilement toute campagne pour les Oscars. Non, Tom Cruise ne ressemble pas à Ethan Hunt. Waouh, Oscar !
Digger parle trop, prend toute la place et possède cette assurance extraordinaire des hommes très riches qui pensent qu’une idée devient géniale dès qu’ils l’ont prononcée très fort. Cruise ne cherche pas à le rendre sympathique. Il accentue son grotesque, son pathétique et cette petite part de laideur qui rend le personnage beaucoup plus intéressant qu’une simple caricature de milliardaire fou.
On retrouve surtout quelque chose qu’on avait presque perdu derrière Mission: Impossible : Tom Cruise acteur, celui de Magnolia, Collateral ou même Tropic Thunder. Un comédien capable d’être drôle parce qu’il joue son personnage avec un sérieux terrifiant.
Il aura donc fallu une fausse bedaine pour nous rappeler qu’il avait autre chose que des abdos.
🌍 Iñárritu a quelque chose à dire. Ne vous inquiétez pas, il va le répéter
C’est ici que Digger devient franchement fatigant. Iñárritu ne se contente pas de construire sa satire, il bâtit une cathédrale autour, allume toutes les lumières et revient régulièrement vérifier qu’on a bien repéré l’autel.
Capitalisme : mauvais.
Milliardaires : mégalos.
Planète : en danger.
Politique : spectacle.
Merci Alejandro.
C’est dommage, car certaines scènes féroces et absurdes n’ont justement pas besoin qu’on leur ajoute trois couches de Stabilo. L’ouverture, avec Digger allongé dans un lit souillé en essayant de nourrir Maggie, donne immédiatement le ton. Plus tard, son grand discours devant les dirigeants européens fonctionne parce que Rockwell assume son cynisme tout en renvoyant à ses interlocuteurs leur propre hypocrisie climatique. Cruise peut être odieux, grotesque et étrangement lucide dans la même scène.
Voilà le Digger qu’on préfère : celui qui se tait (parfois), laisse une situation ou un personnage faire le boulot. Un regard vers Rockwell, une salle qui ne croit plus à ses discours, Cruise qui continue à vendre son génie pendant que tout s’écroule autour de lui… Pas besoin de PowerPoint.
🌫️ Mais pourquoi Digger est-il aussi gris ?
Il y a quand même un truc qui frappe dans Digger : on dirait que quelqu’un a supprimé le bouton « couleurs » du monde.
Béton, métal, verre, ciel plombé, bureaux gigantesques et paysages minéraux composent un univers froid, monumental, presque dystopique. Tout y est… bizarre.
Le film a été tourné en VistaVision, avec des images immenses et très détaillées. Cette démesure sert aussi à remettre Digger à sa place : plus il prétend contrôler le monde, plus le cadre peut le rendre minuscule à l’intérieur.
Et pendant que Rockwell prétend pouvoir réparer la planète, son environnement immédiat commence lui aussi à partir en morceaux : plafonds qui fuient, machine à café qui explose, Maggie qui dépérit sous ses yeux. Le monde de Digger semble déjà lui présenter la facture.
Ce futur étrange fonctionne d’autant mieux qu’il ressemble beaucoup au présent. Pas de voitures volantes ni de gadgets improbables, juste notre monde poussé quelques mètres plus loin, plus froid, plus vide, plus corporate. Bizarre, on vous dit…
Riz Ahmed, Sandra Hüller, Jesse Plemons, Michael Stuhlbarg, Sophie Wilde, Emma D’Arcy, John Goodman.Avec ce casting, certains réalisateurs pourraient tourner sept films. Iñárritu en fait un.
Tout le monde ne disparaît pas pour autant derrière Cruise. Riz Ahmed trouve une vraie place en docteur Ganesh, responsable de la sécurité environnementale de l’empire Rockwell, condamné à avaler les humiliations de son patron et qui trouve notamment un bon moment face à un général raciste. John Goodman s’amuse avec un président américain déjà bien assez grotesque sans qu’on ait besoin de lui ajouter des néons.
Sandra Hüller, en fille de Digger occupée à financer les énergies renouvelables avec l’argent de papa, apporte une autre forme de malaise. D’autres ont moins de chance : avec Michael Stuhlbarg dans les parages, on aurait aimé que le film trouve davantage à lui donner.
Le déséquilibre reste cohérent avec un personnage principal qui aspire toute l’attention disponible. Mais avec autant de talents réunis dans la pièce, on aimerait parfois que Digger arrête de parler cinq minutes.
🎤 Dix minutes de Tom Cruise. Assis. Sans avion.
Puis arrive LA séquence dont tout le monde parle. Celle calibrée pour les Oscars, où Cruise se lance dans un monologue d’environ dix minutes. Pas de moto, de falaise ou d’hélicoptère : un acteur, du texte et une caméra. Pour Tom Cruise en 2026, c’est presque devenu une cascade.

La scène rappelle à quel point il peut tenir l’écran sans avoir besoin de risquer une fracture ouverte. Elle révèle aussi l’un des travers du film : cette sensation étrange que Digger admire la performance en même temps que nous. La transformation physique, le monologue, les gros plans, la virtuosité de Lubezki… Tout semble parfois déjà prêt pour les extraits qui accompagneront la saison des récompenses.
On regarde, promis. Pas besoin de nous pousser la tête vers l’écran.
🤯 Un film sur l’ego réalisé avec énormément d’ego
C’est probablement ce qui rend Digger aussi agaçant et aussi intéressant. Le film veut se moquer d’un homme persuadé d’être indispensable, mais se comporte comme une œuvre persuadée de l’être elle aussi.
Tout prend des proportions gigantesques : le sujet, les images, la catastrophe, la performance de Cruise. Même certains passages absurdes donnent l’impression de vouloir entrer dans l’histoire du cinéma avant d’avoir terminé leur scène.

À force de vouloir devenir la grande satire politique, écologique et capitaliste de son époque, Digger oublie une règle assez pratique : faire confiance au spectateur. Heureusement, il reste ce chat mourant dans un lit souillé ou Ganesh qui tente de survivre à son patron et quelques idées dingues et bizarres qui restent en tête. Là, Digger arrête de nous expliquer pourquoi il est intéressant et le devient vraiment. Enfin presque.
Quant à ce bon vieux Tom Cruise, pendant des années il a joué le type qui sauvait le monde. Dans Digger, il joue celui qui l’a cassé. Pas sûr que ça mérite un Oscar, mais ça lui va plutôt bien.
⭐ Le verdict ScreenHub
★★★☆☆
Tom Cruise est formidable dans une satire qui aurait gagné à lui ressembler : moins soucieuse de montrer qu’elle est brillante et plus occupée à l’être. Beau, gonflé, bizarre, souvent drôle, Digger finit aussi par crouler sous le poids de ses ambitions. La perruque, en revanche, mérite sa propre nomination.
🎬 Digger : la fiche technique
Titre : Digger
Réalisation : Alejandro González Iñárritu
Scénario : Alejandro González Iñárritu, Nicolás Giacobone, Alexander Dinelaris et Sabina Berman
Avec : Tom Cruise, Riz Ahmed, Sandra Hüller, John Goodman, Jesse Plemons, Michael Stuhlbarg, Emma D’Arcy, Sophie Wilde
Photographie : Emmanuel Lubezki
Genre : comédie noire, satire apocalyptique
Distribution : Warner Bros. Pictures
Sortie en France : 30 septembre 2026



