Trente et un ans après le film d’Ang Lee, Jane Austen ressort les robes, les héritages injustes et les hommes incapables d’exprimer correctement un sentiment. Daisy Edgar-Jones et Esmé Creed-Miles reprennent les rôles des sœurs Dashwood avec une mission ingrate : nous convaincre qu’on avait besoin d’un nouveau Raison et sentiments.
Il faut quand même avoir confiance en soi. En 1995, Ang Lee réunissait Emma Thompson, Kate Winslet, Hugh Grant et Alan Rickman, remportait un paquet de récompenses et transformait Raison et sentiments en l’une des adaptations les plus aimées de Jane Austen.
Trente et un ans plus tard, Georgia Oakley arrive et dit en gros : « Merci, on va le refaire. » Bon courage.
Et pourtant, au bout de quelques minutes, une chose devient claire : ce nouveau Raison et sentiments ne cherche pas à refaire celui de 1995. Et c’est sans doute sa meilleure décision.
🏡 Bienvenue chez les Dashwood. Vous avez perdu votre père et votre maison
L’histoire commence par un concept formidable du XIXe siècle : être une femme et découvrir que juridiquement, c’est quand même assez mal foutu.
À la mort de M. Dashwood, son domaine revient à son fils John, né d’un précédent mariage. Sa veuve et leurs trois filles, Elinor, Marianne et Margaret, doivent quitter Norland Park pour une vie plus modeste à Barton Cottage. Et puisqu’à l’époque LinkedIn n’offrait pas beaucoup de débouchés aux jeunes femmes sans fortune, une grande partie de leur avenir passe par le mariage.
Elinor (Daisy Edgar-Jones) rencontre Edward Ferrars (George MacKay). Ils s’aiment avec toute la fougue de deux Britanniques qui risqueraient l’expulsion du royaume s’ils exprimaient une émotion avant le thé. Marianne (Esmé Creed-Miles), elle, n’a pas ce problème. Elle tombe amoureuse de Willoughby (Frank Dillane), beau, romantique et assez charmant pour déclencher l’alarme « très mauvaise idée » chez n’importe quel spectateur ayant déjà vu une comédie romantique.
Pendant ce temps, le colonel Brandon (Herbert Nordrum) aime Marianne en silence. Voilà. Jane Austen venait d’inventer le groupe WhatsApp le plus gênant de 1811.
🌿 Moins de porcelaine, plus de boue
Georgia Oakley fait un choix qui saute aux yeux : elle enlève Jane Austen de sa vitrine. Les cheveux se défont, les robes se salissent, il pleut, il vente. Les personnages courent, transpirent, s’allongent dans l’herbe et ont parfois l’air d’avoir vécu dans leurs vêtements.
Filmé en 35 mm, Raison et sentiments est magnifique sans chercher à devenir une publicité pour un week-end romantique dans le Devon. Cette approche donne au film quelque chose de plus physique.
On sent mieux la précarité des Dashwood. Leur nouvelle maison n’est pas simplement « adorable mais un peu plus petite ». Elles ont perdu leur statut, leur sécurité et une grande partie du contrôle qu’elles pouvaient espérer exercer sur leur avenir. Les histoires d’amour ne ressemblent plus seulement à des histoires de cœur. Elles deviennent aussi des questions de survie sociale.
Jane Austen, mais avec un découvert bancaire.
❤️ Daisy Edgar-Jones retient tout. Esmé Creed-Miles balance tout par la fenêtre
Le film repose sur ses deux sœurs. Et heureusement, le duo fonctionne.
Daisy Edgar-Jones fait d’Elinor quelqu’un qui semble passer deux heures à retenir une émotion derrière ses dents. Un regard, une hésitation, une phrase interrompue : chez elle, une crise existentielle peut tenir dans un sourcil relevé. À côté, Esmé Creed-Miles joue Marianne comme si quelqu’un avait oublié d’installer le bouton « volume ». Elle aime fort. Elle souffre fort. Elle juge fort.
Et lorsqu’elle tombe sur Willoughby, on comprend le problème : Marianne ne tombe pas amoureuse d’un homme. Elle tombe amoureuse de l’idée qu’elle se faisait déjà de l’amour.
C’est là que cette version trouve son cœur. Pas dans la question « qui va épouser qui ? », mais dans ce que les deux sœurs apprennent l’une de l’autre. Elinor doit accepter qu’on ne peut pas tout enfermer à l’intérieur. Marianne découvre que ressentir quelque chose très fort ne suffit pas à le rendre vrai.
Entre les deux, Jane Austen regarde ça en murmurant : « C’était littéralement le titre. »
🎩 Les garçons, maintenant
George MacKay apporte à Edward une douceur qui fonctionne bien avec Daisy Edgar-Jones. Leur romance reste contenue, mais on comprend vite qu’ils aimeraient beaucoup s’embrasser et qu’en 1811 cela nécessite quatre visites, deux héritages et une crise familiale.
Frank Dillane possède ce qu’il faut pour Willoughby : assez de charme pour comprendre Marianne, assez d’ambiguïté pour commencer à regarder le bonhomme de travers.
Et puis il y a Herbert Nordrum. Le pauvre. Il joue le colonel Brandon. Après Alan Rickman.
Il n’est pas mauvais, loin de là. Sa version est plus douce, plus effacée, presque fragile. Mais jouer Brandon après Rickman, c’est un peu comme arriver à Poudlard un lundi matin et annoncer : « Bonjour, je remplace Rogue. »
Bonne chance pour la semaine.
😂 Heureusement, Fiona Shaw est venue s’amuser
Parce qu’il faut quand même parler d’un petit problème : ce Raison et sentiments est sérieux. Très sérieux, parfois.
Georgia Oakley privilégie la mélancolie, les regards, la nature, le désir contrarié et les silences qui veulent dire beaucoup de choses. C’est beau. Mais Jane Austen était aussi très drôle. Et par moments, on aimerait que le film s’en souvienne davantage.
Heureusement, Fiona Shaw, en Mrs Jennings, débarque avec l’énergie de quelqu’un qui n’a pas reçu la consigne de rester digne. Elle parle trop, s’intéresse beaucoup trop à la vie sentimentale des autres et injecte le chaos dont le film avait besoin.
En gros, tout le monde joue Jane Austen. Fiona Shaw joue la tante qui a déjà repris du champagne. Merci Fiona.
🎞️ Bon, et le film de 1995 dans tout ça ?
Impossible de l’éviter : Emma Thompson, Kate Winslet, Hugh Grant, Alan Rickman. Le film d’Ang Lee possède davantage d’humour, davantage de chaleur et, à mes yeux, plus de charme immédiat.
Cette nouvelle version ne le détrône pas. Mais elle n’essaie pas de le faire.
Oakley déplace assez le regard pour justifier l’exercice : plus jeune, plus physique, plus mélancolique, davantage intéressé par les deux sœurs que par la mécanique pure de leurs romances. Cette volonté d’être plus grave lui coûte parfois quelque chose. On admire certains plans alors qu’on aimerait passer un peu plus de temps avec les personnages.
Mais au moins, le film possède une raison d’exister au-delà de : « Jane Austen marche toujours bien, non ? »
💌 Alors, fallait-il refaire Raison et sentiments ?
Besoin ? Non. Personne ne s’est réveillé ce matin en hurlant : « VITE, UN NOUVEAU COLONEL BRANDON ! »
Mais ce n’est peut-être pas la bonne question. Jane Austen a survécu à plus de deux siècles, des dizaines d’adaptations et assez de Mr Darcy pour remplir une équipe de rugby. Ses histoires fonctionnent parce que chaque génération peut venir y chercher autre chose.
Georgia Oakley cherche les femmes derrière les robes. Elle ne retrouve pas toujours l’humour d’Austen et son film se regarde parfois avec davantage d’admiration que de passion. Mais lorsqu’il revient à Elinor et Marianne, à ces deux sœurs qui passent leur temps à essayer de sauver l’autre tout en étant incapables de se sauver elles-mêmes, quelque chose fonctionne.
Alors non, cette version ne nous fera pas oublier celle de 1995. Elle réussit quelque chose de plus intelligent : nous donner envie de retourner voir les Dashwood.
Après trente et un ans, ce n’était pas gagné.
🎬 Fiche technique
Titre : Raison et sentiments (Sense and Sensibility)
Réalisation : Georgia Oakley
Scénario : Diana Reid, d’après le roman de Jane Austen
Avec : Daisy Edgar-Jones, Esmé Creed-Miles, George MacKay, Frank Dillane, Herbert Nordrum, Caitríona Balfe, Fiona Shaw
Genre : drame, romance
Durée : 2 h 12
Sortie en France : 23 septembre 2026
⭐ Le verdict ScreenHub
★★★½☆
Plus terrien, plus mélancolique et moins pétillant que le classique d’Ang Lee, ce nouveau Raison et sentiments trouve sa raison d’être dans Daisy Edgar-Jones, Esmé Creed-Miles et une très belle relecture du lien entre les sœurs Dashwood.
Il manque parfois un peu de champagne. Heureusement, Fiona Shaw avait apporté une bouteille.

Raison et sentiments : le Pitch
Elinor garde tout pour elle. Marianne ressent tout trop fort. Lorsque la mort de leur père les prive de leur maison et d’une grande partie de leur fortune, les deux sœurs Dashwood doivent réinventer leur vie dans l’Angleterre du XIXe siècle. Entre amours contrariées, mariages intéressés et prétendants à haut risque, leurs visions opposées de l’amour vont se heurter — quitte à mettre leur complicité à rude épreuve.
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